Ce que le jour doit à la nuit

L’an dernier, en surveillant le brevet des collèges, j’ai beaucoup papoté avec Agnès, une collègue d’EPS. Pendant que les élèves planchaient sous 30 degrés et s’échinaient à résoudre des équations vicieuses, nous discutions vacances, sport, vie à Paris et lecture.

C’est ainsi que j’ai découvert Yasmina Khadra, auteur qui relate l’Algérie contemporaine avec style et émotion. L’été a défile et à la rentrée, Agnès a débarqué au CDI avec un grand sourire « Tiens, voilà ce que je t’ai déniché ». Elle tenait à la main Ce que le jour doit à la nuit, ouvrage dont elle m’avait fait l’éloge dans cette salle de classe chauffée par le soleil de la fin juin. Et elle me l’avait acheté !

Ce cadeau inattendu de la part d’une collègue que je ne côtoyais pas assez souvent (les professeurs d’EPS sont inaccessibles !) a égayé ma journée et ce fut le premier livre que je glissai dans ma valise de voyage de noces. Ceci explique le cadre des photos, prises aux Maldives sur une île perdue de l’océan indien. Vous le devinerez,  j’ai dévoré le roman les pieds dans l’eau, cocktail à la main et soleil à l’horizon. Pourtant, les palmiers, poissons et mojitos n’y ont rien fait : le temps d’une lecture, c’est dans l’Algérie de Younès que j’ai voyagé. Voici mon carnet de lecture ici partagé.

Dans l’Algérie des années 30, Younès, dix ans, vit à la campagne avec sa famille. Suite à un incendie meurtrier, la perte des récoltes les oblige à migrer vers la ville d’Oran pour trouver du travail. Devant la misère du ghetto dans lequel ils atterrissent et l’absence d’emploi, le père de famille est contraint de laisser Younès à son frère, riche pharmacien qui pourra lui assurer un avenir meilleur. D’une vie misérable et pauvre, le jeune garçon passe à l’aisance et côtoie les blancs d’Algérie, colonisateurs depuis plusieurs générations. Il se fait de nouveaux amis et doit bientôt déménager à Rio Salado devant les premières persécutions que subissent les européens. Là bas, il connaîtra l’amitié de longue date mais aussi les premiers abats amoureux et le rêve impossible d’être avec Emilie, une jeune fille que tous ses amis se disputent. Les années défilent, Younès grandit et l’Algérie se déchire entre les partisans de la décolonisation et ceux de l’Algérie française, sur fond de violences et de trahisons, d’attaques terroristes et de forces armées. La vie des protagonistes s’écoule, certains se marient, d’autres fuient, deviennent poètes ou décèdent, et Younès au milieu n’arrive pas à se positionner. Incapable d’accepter que l’amour de sa vie ne l’attendra plus désormais. Tous se retrouvent à 80 ans à Aix en Provence lors de l’enterrement d’Emilie.

Mon analyse :

  • Un récit de vie : le roman s’étale sur une vie entière, du petit garçon qu’est Younès au moment où le drame frappe sa famille jusqu’au vieil homme qui assiste à l’enterrement d’une proche. Le lecteur suit une saga qui passe par tous les âges, expériences et évolutions d’une vie.

  • Un personnage impassible : enfant, Younès expérimente des sentiments puissants à l’égard de ses parents, en particulier de son père qui le néglige. A partir du moment où il arrive dans sa famille adoptive, il restera impassible et froid devant beaucoup d’événements. A l’âge adulte, il semble incapable de prendre une décision forte pour assurer son avenir sentimental et refuse les avances d’Emilie dont il est pourtant follement épris. Younès apparaît comme un personnage passif, une victime qui subit.

  • La figure du père déchu : Younès admire son père, paysan rustre qui ne vit que pour la valeur travail, hermétique aux sentiments familiaux. Younès veut tout faire pour gagner son estime mais se retrouve sans cesse rabaissé par une violence faite  d’indifférence. Quand il croise son père ivre sur une route, longtemps après être allé vivre chez son oncle, une icône s’effondre. Il devient incapable de l’aider à se relever et par la suite, à affronter sa propre vie.

  • Algérie française versus Algérie libre : le contexte historique est celui de la décolonisation, ses prémisses et conséquences. Pendant les attentats, les points de vue s’entrechoquent entre les colons présents depuis plusieurs générations qui se sentent dépossédés de leurs terres et les algériens qui souffrent de travaux précaires et souvent rabaissant. En tant que maghrébin élevé auprès des blancs européens, Younès côtoie les deux camps, tiraillé entre ses origines et ses amis qui seront pour certains contraints de quitter le pays ou pire, de subir les exactions du FLN.

Une fresque historique et sentimentale.

Merci Agnès pour ce cadeau.

 

1 Commentaire

  1. Lorsque l’on commence à découvrir l’univers de Yasmina Khadra il est difficile d’en sortir. Très bel auteur ! J’espère que tu as envoyé le lien vers ton article à Agnès…

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