Courir contre la peur

Je m’étais toujours dit qu’en cas de détresse ou de coups durs dans la vie je me mettrais à courir comme une dératée. Peut être parce que j’étais sûre que cela ne m’arriverait jamais, que je pensais échapper aux drames qui nimbent l’existence des autres sans pour autant interférer avec la nôtre.

Courir à tout casser, sentir le sang dans sa gorge et les battements de son cœur répétés, accélérer toujours pour oublier les pensées qui s’infiltrent dans le corps comme un poison contagieux. Je pensais que courir serait le remède à tout et que la fatigue générée par un tel effort physique aiderait à dormir, anesthésierait les angoisses et délivrerait l’esprit du labyrinthe ténébreux dans lequel il finit lui même par s’égarer.

Je pensais que courir aiderait à surmonter.

Et puis le coup dur est réellement arrivé. Vous êtes sûr que vous ne vous êtes pas trompés de destinataire ? C’est bien moi dont il s’agit ? On s’en sort mieux quand ça arrive aux autres quand même. On y voit plus clair sur la situation. On est mieux armés. Enfin, si c’est bien sur moi que ça doit tomber, je n’ai pas tellement le choix.

Alors je me suis mise à courir pour de vrai. Chaque soir en rentrant dans mon appartement, je chaussais mes baskets et allait m’épuiser sur le bitume grisonnant des rues parisiennes, respirant les pots d’échappement et succombant aux feux rouges qui d’ordinaire me font enrager. J’ai couru dans le bois, sur la plage, en ville, sans le vouloir parfois mais parce que j’étais persuadée que ce serait bon pour moi.

Ce que j’ai vite compris, c’est que l’on ne peut pas courir comme une dératée quand on souffre d’insomnies et que l’on n’a plus faim. Qu’au réveil d’une nuit sans sommeil, quand il fait noir dehors et que vos voisins dorment, il faut un mental qui surpasse le corps pour de nouveau chausser ses baskets, claquer la porte et détaler. Alors j’ai dû m’arrêter de courir. Je revoyais mon ancienne moi, celle qui pensait dur comme fer que la course pouvait tout guérir et je lui disais secrètement qu’elle était trop naïve, que sa certitude était en fait ignorance.

Et puis ce matin, j’ai réussi à y retourner. Courir en club pour voir du monde, discuter, être au sein d’un groupe rassurant que je connaissais depuis plusieurs années. J’ai tiré hors du placard mes baskets préférées, ouvert la porte de la résidence sur un timide soleil naissant, délivré mon vélo du garage décrépi et suis partie rejoindre le club.

17km au total dans le bois de Vincennes. Je crois que les endorphines m’ont aidées à planer, elles étaient là autour de moi, alimentées par les feuilles d’automnes rougissantes et les rayons du soleil transperçant les sous-bois. Courir, sentir son corps, ses cuisses qui tirent, son souffle qui irrigue le cœur, transpirer, libérer sa pensée et se laisser enivrer par une incroyable douceur évanescente.

Alors non, courir ne guérit pas des angoisses, ne soigne pas la peur miraculeusement, n’aide pas à mieux dormir en un coup de baguette magique. Mais courir permet de se décharger d’un fardeau qui nous dépasse et de nous accorder des instants de répit, trêves dans l’agonie. Dans cet échappatoire furtif, on trouve en soi les ressources pour garder espoir et on entrevoit le temps d’une foulée tout ce qui nous fait aimer l’existence. Un moyen de rappeler que le bonheur est toujours là, malicieux et cachottier,  et qu’il ne faut jamais oublier de le chercher.

 

2 Replies to “Courir contre la peur”

  1. Un bel hymne à la course et à la vie, merci Elsa!
    Laëti

  2. Merci pour ce beau récit. Je confirme, courir ne calme pas les angoisses mais il permet d’évacuer, c’est déjà ça !

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.